Othoniel
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Entretien avec Jean-Michel Othoniel

À l’invitation du Petit Palais, Jean-Michel Othoniel investit la totalité du musée et son jardin avec plus de 70 œuvres dont la plupart sont de nouvelles productions. Il s’agit de la plus grande exposition personnelle de l’artiste à Paris depuis sa rétrospective My Way au Centre Pompidou en 2011.

À l'occasion de cette exposition "Le Théorème de Narcisse", Christophe Leribault, directeur du Petit Palais - Musée des Beaux Arts de la Ville de Paris et commissaire de l'exposition, s'entretient avec l'artiste.

JP Othoniel

Jean-Michel Othoniel, Gold Lotus, 2019

Christophe Leribault, directeur du Petit Palais — Comment vous êtes-vous approprié l’espace du Petit Palais, qui est un lieu historique ?

Jean-Michel Othoniel — C’est le Petit Palais lui-même, son histoire et son jardin qui sont le fil conducteur de l’exposition. Le bâtiment est construit autour d’un jardin, c’est un éden caché au centre de l’architecture. Inspiré par les ors du Petit Palais et les fleurs de son jardin, j’y ai installé des sculptures nouvelles ; oeuvres miroirs reflétant les fresques du portique peintes par Paul Baudoüin, Lotus monumentaux posés à la surface de l’eau des bassins pavés de mosaïques bleues et or, Colliers d’or accrochés aux branches d’arbres venus d’orient, perles érigées dans les niches du péristyle.

Cette référence à l’eau-miroir se développe ailleurs : rivière de briques bleues qui coule le long des marches de l’escalier d’honneur, ou bien se figent en lac miroitant, dans les profondeurs des salles du bas. Mes oeuvres dialoguent avec l’architecture, reflètent le bâtiment et son jardin. Le jardin 1900 est un lieu de découverte, d’utopie avec ses fleurs venues de pays lointains que les visiteurs venaient découvrir lors des grandes expositions universelles. Cette végétation inquiétante a inspiré de nombreux écrivains notamment Huysmans, qui, fasciné par ces fleurs nouvelles invente dans A Rebours un jardin de fleurs de métal imitant les fleurs tropicales. Mes Lotus d’or posés sur l’eau ne sont pas si loin de cette vision immuable du jardin qui porte à la contemplation et au sacré.

Jardin Petit Palais Othoniel

© Othoniel / Adagp, Paris, 2021 / Crédit photo : Pierre Antoine

Jardin Othoniel PP

© Othoniel / Adagp, Paris, 2021 / Crédit photo : Pierre Antoine

Jardin Lotus Othoniel

© Othoniel / Adagp, Paris, 2021 / Crédit photo : Pierre Antoine

Othoniel PP jardin

© Othoniel / Adagp, Paris, 2021 / Crédit photo : Pierre Antoine

Exposition Othoniel Petit Palais

© Othoniel / Adagp, Paris, 2021 / Crédit photo : Pierre Antoine

C. Leribault - Vous avez souhaité marquer fortement l’entrée de ce parcours initiatique ?

J.M Othoniel - Le seuil est un espace privilégié. L’oeuvre in situ qui nous accueille est une rivière de mille briques bleues miroitées qui dévale le grand escalier du Palais, cascade dont la gaîté chante comme dans un conte. Elle est visible de jour comme de nuit, elle marque le début d’un chemin ; fraîche et claire, nous sommes amenés à la suivre. C’est une invitation au merveilleux, en elle se reflète l’extravagante grille en bronze dorée dessinée par Charles Girault pour l’Exposition universelle de 1900.

Rivière Othoniel

Jean-Michel Othoniel, La Rivière Bleue, 2021

C. Leribault - Vous poursuivez l’oeuvre de Girault en introduisant dans le décor du Petit Palais une pièce qui restera dans les collections du musée, « La Couronne de la nuit » ?

J.M Othoniel - La Couronne de la nuit vient d’une forêt du nord de l’Europe, longtemps cette sculpture est restée cachée sous les chênes tricentenaires d’une futaie cathédrale. Aujourd’hui, telle une araignée de verre et de couleurs, elle emplit la coupole immaculée de l’escalier nord, en écho à la coupole sud peinte par Maurice Denis. Elle nous invite à quitter sa lumière pour descendre l’escalier vers un univers plus obscur, accueilli par le funeste groupe d’Ugolin prêt à dévorer ses enfants, sculpté par un Carpeaux envoûté par l’Enfer de Dante.

La Couronne de la Nuit

© Othoniel / Adagp, Paris, 2021 / Crédit photo : Pierre Antoine

C. Leribault - De nombreuses oeuvres s’attachent en effet à un « jeu des briques de verre » : pouvez-vous nous expliquer ce dispositif et sa valeur symbolique ? 

J.M Othoniel - Dans les autres oeuvres exposées, les nombreuses briques de verre venues d’Inde sont déclinées sous de multiples formes, rivières bleues posées au sol ou bas-reliefs accrochés au mur. Comme des partitions dessinées, les variations des briques colorées sont composées comme une polyphonie de petits pans de murs précieux accrochés aux cimaises du musée.
Au fil des jours confinés pendant l’année 2020, j’ai décliné la même trame dessinant les projets
d’une série de bas-reliefs intitulés Precious Stonewall comme des tableaux bicolores ou des triptyques monochromes.

Par ce jeu des briques de verre, je me reconnecte avec mes premiers amours en art, le minimalisme et l’art conceptuel. Bien que travestie par les couleurs et la chatoyante matière du verre indien, chaque oeuvre est rigoureusement unique, dessinée et composée selon une pratique méditative précise, quasiment spirituelle, imposée par les temps d’isolement et par la vie d’ermite menée pendant le confinement. Ce fut pour moi l’occasion de revenir à mes fondamentaux, en effet, c’est au musée d’art moderne de Saint-Etienne, à la fin des années soixante-dix, je me suis formé à l’art, notamment à travers les oeuvres de Donald Judd et de Carl Andre. Outre certains titres qui évoquent clairement les événements de Stonewall en 1969 à New York, l’esthétique et l’engagement des années soixante-dix, sont présents dans cette série de dix-neuf oeuvres spécialement conçues pour l’exposition du Petit Palais.

Precious Stonewall 1

Jean-Michel Othoniel, Precious Stonewall #4, 2021

Precious Stonewall 2

Jean-Michel Othoniel, Precious Stonewall #6, 2021

Precious Stonewall 3

Jean-Michel Othoniel, Precious Stonewall #7, 2021

Jean-Michel Othoniel, Precious Stonewall,

Jean-Michel Othoniel, Precious Stonewall

© Othoniel / Adagp, Paris, 2021 / Crédit photo : Pierre Antoine

Jean-Michel Othoniel, Precious Stonewall,

Jean-Michel Othoniel, Precious Stonewall

© Othoniel / Adagp, Paris, 2021 / Crédit photo : Pierre Antoine

Jean-Michel Othoniel, Precious Stonewall,,

Jean-Michel Othoniel, Precious Stonewall

© Othoniel / Adagp, Paris, 2021 / Crédit photo : Pierre Antoine

 

C. Leribault - La brique de métal est un nouveau module dans votre travail ?

J.M Othoniel - L’Agora, grande construction de briques de métal nous attend au bas de l’escalier intérieur. C’est une sculpture pénétrable comme une grotte, elle est née d’un projet rêvé à New York, celui de créer un espace de parole protégé dans la ville. Une nouvelle agora où nous serions protégés des enregistrements et regards omniprésents que nous impose notre société nouvelle, cette oeuvre refermée sur elle-même nous protège des agressions numériques. C’est un projet qui pourrait exister dans l’espace public à une échelle plus grande, je pense que seule l’oeuvre d’art a encore aujourd’hui le pouvoir de nous abstraire du monde et de sa réalité.

Jean-Michel Othoniel, Agora, 2019

Jean-Michel Othoniel, Agora, 2019

© Othoniel / Adagp, Paris, 2021 / Crédit photo : Pierre Antoine

C. Leribault - Vous parlez d’un projet de « ré-enchantement » : de quoi s’agit-il ? D’une résistance à cette désillusion du réel ?

J.M Othoniel - Par cette exposition, j’ai voulu créer ainsi un lieu d’irréalité, d’enchantement, d’illusion, de libération de l’imagination, un lieu à la frontière du rêve qui nous permet le temps de la visite de résister à la désillusion du monde. Constituée de plus de soixante-dix oeuvres nouvelles,
« Le Théorème de Narcisse » est vraiment placée sous le signe du réenchantement et de la théorie des reflets que j’ai développée depuis près de dix ans avec la complicité du mathématicien mexicain Aubin Arroyo et que je montre pour la première fois en France.

Exposition Othoniel

© Othoniel / Adagp, Paris, 2021 / Crédit photo : Pierre Antoine

Lorsque les grilles du musée se referment à la tombée de la nuit, il faut donc imaginer ces sculptures restées seules dans ce jardin clos enfin libre de ne refléter que les étoiles…

 

En savoir plus

Le Théorème de Narcisse - Jean Michel Othoniel
Exposition présentée jusqu'au 02 janvier 2022 au Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris

Avenue Winston Churchill
75008 Paris

Exposition gratuite